Un rejet contagieux
Le métier de critique est récent.
Au 19ème siècle seulement on commençait à
parler du métier de journalisme. Le critique est libre, mais
responsable. Il doit concilier la liberté de ceux qui veulent
informer ou être informé.
De nombreuses personnes s’insurgent contre les critiques musicaux.
Surtout les artistes. Amour propre blessé ou éternels
incompris ? Ici pour les besoins de la cause, nous serons obligé
de simplifier les choses, afin de faciliter la compréhension
de tous, même si les choses paraissent plus complexes qu’elles
ne le sont…
La première chose que l’on reproche aux journalistes,
c’est de croire que les gens ont forcément les mêmes
goûts qu’eux. Chacun sait pourtant que les avis divergent
et que les perceptions sont différentes. Un avis sur un concert
pourra dépendre des conditions de son écoute, des
affinités avec le groupe. Chacun cherche au sein d’une
formation ce qui l’intéresse : chant, paroles, musique,
historique, état d’esprit, marketing…
Mais commençons par abattre un gros préjugé
: les journalistes ne sont pas tous des artistes frustrés.
Formation
Ce qui est difficile à comprendre, c’est qu’il
n’y a pas vraiment de formation pour être critique.
La plupart des journalistes n’ont pas fait de grandes études.
Il s’agit du même schéma que pour la politique
avec l’ENA. Un grand journaliste n’est pas obligé
de se soumettre à ce système et l’âge
ne donne aucune indication sur la culture ou le professionnalisme.
A l’école nous pouvons apprendre la technique, l’adaptabilité
et l’endurance. En rien cela n’apprend l’objectivité,
la passion et le relationnel.
Chacun peut se revendiquer journaliste en théorie, tout
comme chacun peut se prétendre comédien ou informaticien.
Mais quelle en est la limite ? Suffit-il d’avoir la carte
presse ? Toute personne doit peser ces composantes pour en comprendre
le mécanisme.
Un bon critique est une personne incorruptible qui représente
la plus grande majorité d’entre nous, ou au moins
une catégorie sociale, une ethnie. C’est une personne
qui déniche de nouveaux talents et se met au niveau du
lecteur ou de l’auditeur afin d’être compris
par le plus grand nombre. Suivant la catégorie qu’il
représente et la demande qui lui ai faite, le journaliste
doit procéder à un duel intérieur.
Il est judicieux de critiquer un journaliste musical s’il
ne correspond pas à la ligne éditoriale qui lui
est imposée. En aucun cas, il ne peut outrepasser son rôle.
A moins de s’exprimer en son nom, d’être lu
pour « sa signature », ou de réaliser de l’éducation
populaire. Car le critique peut vouloir vous influencer, mais
dans l’unique but de vous faire grandir. Sortir des circuits
traditionnels pour faire naître d’autres vocations
et d’autres centres d’intérêt. Il ne
faut pas y voir forcément une manipulation de sa part.
La seule parade contre ça est l’ignorance.
Mode de fonctionnement
On sait très bien que nos perceptions sont différentes.
Le critique doit faire un savant mélange entre ses connaissances
techniques, la vision de son lectorat et l’impact de ses
propos. Il est difficile de se délier de son avis personnel
: affinité avec le groupe, ambiance d’un concert,
contenu de l’interview.
Souvent le journaliste a une vision très différente
d’un groupe. Il entre un peu plus dans son intimité.
Il y a ceux qui sont complaisants, ceux qui veulent dénicher
l’information « choc » et les routiniers pour
simplifier. Un artiste qui parle très bien est un excellent
client pour la radio ou pour trouver une accroche pour son article.
Ce qui ne faut pas oublier, c’est qu’un journaliste
envoyé sur le terrain n’est pas forcément
un fan du groupe, et qu’il n’est pas non plus au courant
de toute la discographie d’un groupe, de ses influences,
… Comme lors d’un entretien d’embauche, il lui
faut deviner très rapidement les grands points qui composent
l’artiste. Quitte à le comparer, le marginaliser
ou lui mettre une étiquette pour faciliter la compréhension
de l’auditeur.
Objectivité
Autant vous le dire tout de suite, l’objectivité
n’existe pas. Nous venons de le montrer. Le journaliste
a souvent besoin de puiser dans ses propres sentiments pour écrire
ou enregistrer une belle chronique. Il se doit d’être
parfois même impitoyable. Aussi intransigeant que le public
lui-même, déçu d’avoir payé si
cher pour une place de concert, un cd ou un Dvd.
Aucun journaliste ne vous l’avouera. Pourtant, presque tout
le monde dans cette profession a « triché »
au moins une fois avec la vérité. La plupart du
temps, ces mensonges sont si petits que personne ne les repère.
Le grand public ne connaît ni le fonctionnement d’une
rédaction, ni l’emploi de pigistes (et donc pas forcément
professionnels), ni les impératifs de ce corps de métier,
ni bien sûr l’auteur du reportage lui-même.
Il ne s’agit pas de malhonnêteté, mais de maladresse.
Les journalistes ne font que répondre à une pression
de plus en plus forte exercée par la course à l’audience
ou le manque de temps. C’est la faute de l’opinion
public qui en veut toujours plus et toujours plus rapidement.
Il arrive donc souvent que l’on entende quelqu’un
mécontent d’avoir vu ou lu ses propos sortis du contexte.
Autre point essentiel, où commence et finit l’interview
? Au déclenchement du magnéto ou à la seule
présence de l’artiste ?
Il arrive que ces « détournements » de la réalité
ne soient que dus par exemple à des propos évasifs
et non manichéens. Très embêtant dans le cadre
d’un arbitraire micro-trottoir. Peut-être même
dès fois par un manque d’approfondissement de la
question (car on ne peut jamais en faire le tour, surtout si l’interrogé
ne l’aborde pas). Et puis le journaliste a besoin d’une
image symbolique, d’une phrase d’accroche pour que
son papier soit lu, etc.
Même dans les rapports humains, il est difficile de décerner
le vrai du faux. Est-ce un journaliste qui parle à un artiste
? (Et l’inverse) Ou bien tout simplement deux personnes
qui dialoguent. Qui est un instrument dans l’histoire pour
favoriser l’ascension de l’autre ?
En retard ou tout le temps sur la brèche, il se peut aussi
qu’un journaliste ne contrôle pas son montage ou n’a
pas le dernier mot. La véritable objectivité, c’est
l’autocritique. Utilité
Toute vérité est-elle bonne à déclamer
? Le critique doit-il forcément être responsable
de la mauvaise publicité d’un groupe ? L’enjeu
parait trop facile. A chaque guerre, sa victime, pourrait-on penser.
Mais même si cette profession fascine autant qu’elle
rebute, un journaliste ne peut être responsable de la défaillance
du système.
Les véritables coupables sont plutôt les multinationales
qui multiplient l’achat des médias, vendant des armes
de l’autre côté. Dès lors qu’une
entreprise n’est pas publique, il est important de se poser
ses questions.
Heureusement, un journaliste peut déposer sa clause de
conscience s’il se sent manipulé ou n’est pas
en accord avec la ligne éditoriale. Il s’en ira avec
des indemnités.
Pouvoir et contraintes
Comment différencier la communication de l’information
? Il est vrai qu’un article peut être destructeur
ou faire vendre beaucoup de disques. Est-ce pour autant que le
critique musical doit avoir ça à l’esprit
?
Même si peu de personnes iront vérifier si ce disque
ou ce concert est vraiment mauvais, il faut bien qu’une
sélection s’établisse. Nombreux sont les nouveaux
talents qui arrivent et chaque personne ne peut pas consacrer
la totalité de son argent à tout voir, tout acheter
et tout écouter. Surtout quand on voit la tournure des
prix exercée par certains magasins, la marge que se font
les maisons de disques pour permettre à d’autres
de prendre des risques.
Comment refuser d’écrire un mauvais papier sur un
groupe, alors que les producteurs vous invitent à l’étranger
ou à manger ? Pourtant c’est forcément aux
grosses conférences de presse avec cadeaux, etc. que l’on
verra toute l’armée de gratte-papiers en place. Et
à l’inverse, comment ne pas froisser les susceptibilités
? Nombreux ont été les journalistes inscrits sur
des black listes et privés d’interviews pour avoir
dit ce qu’ils pensaient. Est-ce ça la liberté
de la presse ?
L’article 22 de la loi de juillet 1970 protège les
personnes et leur vie privée. Le minimum d’ingérence
extérieure comprenant le respect de son nom, de son intimité,
de son honneur, de son physique et de sa biographie. Dès
lors, il faut distinguer le personnage public de l’individu.
Un personnage public s’expose et est donc conscient des
enjeux. La loi reconnaît deux délits. Le délit
de captation de parole ou de l’image sans consentement,
avec pour but de porter atteinte à la vie privée.
Le délit de divulgation d’un fait privée.
Catégorie
Il pourrait y avoir 3 sortes de journalistes qui se distinguent,
si on y réfléchit bien : les Intangibles, les Hautins
et les Indépendants.
Les Intangibles, ce sont les grands de ce monde. Un brin présomptueux
devant les artistes et devant les autres castes de journalistes.
Ils se déplacent par meute. Vous ne savez jamais quand
et pour quelle raison. Inoxydables, ils vous apprennent votre
métier d’artiste en dénichant les failles
à exploiter. Ne parlent pas à n’importe qui.
Les Hautins se font acheter. Par des cocktails, des voyages déductibles,
une prestation inédite. Toute action est dictée
par un pot-de-vin ou l’envie de s’opposer à
la concurrence. Les Hautins ont rêvé toute leur vie
d’être des Intangibles.
Les Indépendants correspondent souvent à de petits
titres ou à des radios associatives. Ils n’ont pas
vraiment de sous et donc font leur métier avec passion.
Ils sont lus par un lectorat restreint mais fidèle. Mangent
entre confrères, se refilent les tuyaux. Se considèrent
comme une résistance, même s’ils s’enferment
dans ce rôle et ne fonctionnent qu’à l’instinct,
au coup de cœur. Privilégiant plus le dialogue, une
vertu oubliée.
Ne croyez pas qu’un journaliste gagne bien sa vie. Bien
au contraire, si il a la chance de ne pas être pigiste,
il y a de fortes chances pour qu’il enchaîne beaucoup
d’heures sans percevoir un gros salaire. En effet, il n’y
a pas de places pour ceux qui ne sont pas passionnés.
Blasés ?
C’est l’un des principaux fléaux de ce métier.
La limite à ne pas atteindre. A force d’aller voir
des concerts, on en vient parfois à préférer
le balcon de places assises, à porter plus d’attention
sur les lumières et la mise en place. Les accréditations
aux concerts peuvent même reconsidérer l’ambiance
générale en permettant de ne pas se persuader que
c’était excellent, sous prétexte que l’on
a payé. Il n’y a rien de plus frustrant que d’admettre
d’avoir jeté de l’argent par les fenêtres.
Rien d’exceptionnel non plus. Avec quoi vivrait-il sinon
? Il ne faut pas oublier que ce n’est pas le seul métier
qui a ses avantages. Il faut aller voir les concerts excellents,
comme les moins bons.
C’est vrai qu’il est agréable de recevoir beaucoup
de cd. Ce qu’il faut néanmoins retenir, c’est
que les délais imposés obligent le plus souvent
à effectuer des lectures en diagonales. Dès l’ouverture
de la pochette ou l’écoute de l’introduction,
un avis commence à émerger. Bref, rien de vraiment
différent à la vie que nous menons tous les jours.
Certes, des avis et des décisions sont parfois hâtifs,
mais le fait d’avoir une profession exposée en fait
un parfait bouc émissaire.
Sur la quantité, peu de cd sont vraiment excellents. Certains
groupes de musique arriveront à se construire face aux
critiques, arrivant à surpasser leurs créations.
D’autres seront vexés du temps et des efforts consacrés
pour arriver à un tel accueil. Doit-on forcément
reconnaître du talent dans tout ?
Attention, la critique ne doit pas se transformer en papier d’humeur.Liberté
de la presse ?
Les dérapages répétés ont parfois
précipité la côte de popularité de
cette profession aux côtés des hommes politiques.
En France, l’impression générale est la vision
d’une corporation intouchable. Ici et là, on ressort
cette excuse de la liberté de la presse. Un des piliers
essentiels de la démocratie.
Ce qui ne faut pas oublier (hormis l’omniprésence
de grands groupes à la tête), c’est qu’on
procède progressivement à la mise en place d’une
déontologie commune depuis une dizaine d’années.
Une évolution un peu tardive, en effet.
La déontologie parait comme la nouvelle bouée salvatrice
qui fera regagner la confiance de l’opinion publique. On
essaie le plus possible de prendre en compte le lecteur, tout
en reconnaissant les faiblesse du marché et de la loi.
Il est facile de converser sur une base commune. La difficulté
est de l’adopter. Mais par quel biais ? Une éducation
? Une loi ? Une charte ?
Cette charte commune ne doit pas être non plus une entrave
à l’investigation, tout comme elle doit être
un fourreau aux abus.
Pour l’instant, seule la déclaration des Droits de
l’Homme et du Citoyen en 21 août 1789 prévaut
sur le reste. Par la suite, une déclaration des Devoirs
et des Droits des journalistes a été adoptée
en 1971 (Convention de Munich). On se retrouve face au même
problème : quelle instance peut délivrer une peine
lors d’un abus ?
Chaque critique musical doit donc être pleinement conscience
de ses actes et les assumer, tout en gardant à l’esprit
qu’il peut se faire des ennemis La Convention de Munich
stipule : « La responsabilité des journalistes vis-à-vis
du public prime toute autre responsabilité, en particulier
à l’égard de leurs employeurs et des pouvoirs
publics ». En résumé, le critique a des obligations
morales et des contraintes légales.
Recours juridiques
Il est en réalité très difficile de s’attaquer
à la presse. Tout d’abord parce que les recours juridique
ne sont pas forcément connus de tous, et puis parce qu’il
est parfois mal vu de s’attaquer à cette «
liberté ».
Ne soyons pas dupes, les méchants sont des deux côtés.
Les grands groupes aussi essaient de faire jouer leurs atouts
pour tirer leur épingle du jeu. Tout peut être interprété
comme de la diffamation, reste le point de vue qui change. A nous
de faire la part des choses pour que notre pays ne deviennent
pas une mécanique judicaire comme en Amérique.
La diffamation est l’imputation d’un fait qui porte
atteinte à l’honneur ou d’un individu ou d’une
institution. Il peut y avoir diffamation sans nécessairement
être nommée, mais identifiable. La loi de juillet
1881 protège contre ces attaques. L’offensé
peut bien sûr porter plainte.
Et c’est là que tout se complique, puisque dans des
temps impartis, suite au dépôt de la plainte, le
journaliste doit prouver sa bonne foi : sincérité,
but légitime, but recherché et souci de prudence
(vérification). L’exception de vérité
peut prévaloir sur tout. Sortit de ce jargon judiciaire
(qui ne s’applique que si il y a une plainte), toute personne
peut réclamer un démenti si il estime que sa parole
ou ses pensées ne sont pas bien retranscrites.
Le média a la stricte obligation de restituer dans son
intégralité le texte fournit par l’offensé.
Il doit être placé exactement dans les mêmes
conditions (format, place, etc.). Sauf si la loi n’autorise
pas le droit de réponse à cause de son contenu raciste,
sexiste, etc., le média devra payer une très grosse
amende. C’est un point que peu de personnes connaissent,
se laissant intimider. Généralement, le délai
est de trois mois maximum (après parution) pour pouvoir
réinsérer un droit de réponse.
Dans le cadre d’une parution après coup sur Internet,
le délai est tout logiquement rallongé.
Conclusion
Les gratte-papiers ne sont peut-être que de la viande en
réalité, comme nous tous, fabriquant des articles
sur mesure et à la demande. Il ne s’agit pas d’être
mécanique ou manipulateur, il s’agit surtout d’être
humain.
Vous l’aurez compris, il existe trop de paramètres
pour mettre en cause un critique. Chaque média tente de
faire l’éducation de ses troupes.
Le métier de critique est un acte citoyen. Tant qu’il
peut lui aussi faire l’objet d’analyse, de critique
et de remise en question. La déontologie n’est pas
perpétuelle, c’est un combat quotidien.
Les médias sont ce que vous voulez qu’ils deviennent.
Rod Serling
Critique Musical