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Articles / CRITIQUE MUSICAL, Mai 2004

Rod Serling est le pseudo d'un critique musical Nantais, il nous livre ici quelques considérations sur son métier. Vous pouvez vous aussi nous faire parvenir des articles que nous insérerons en les envoyant à cette adresse.
Un rejet contagieux
Le métier de critique est récent. Au 19ème siècle seulement on commençait à parler du métier de journalisme. Le critique est libre, mais responsable. Il doit concilier la liberté de ceux qui veulent informer ou être informé.
De nombreuses personnes s’insurgent contre les critiques musicaux. Surtout les artistes. Amour propre blessé ou éternels incompris ? Ici pour les besoins de la cause, nous serons obligé de simplifier les choses, afin de faciliter la compréhension de tous, même si les choses paraissent plus complexes qu’elles ne le sont…
La première chose que l’on reproche aux journalistes, c’est de croire que les gens ont forcément les mêmes goûts qu’eux. Chacun sait pourtant que les avis divergent et que les perceptions sont différentes. Un avis sur un concert pourra dépendre des conditions de son écoute, des affinités avec le groupe. Chacun cherche au sein d’une formation ce qui l’intéresse : chant, paroles, musique, historique, état d’esprit, marketing…
Mais commençons par abattre un gros préjugé : les journalistes ne sont pas tous des artistes frustrés.

Formation
Ce qui est difficile à comprendre, c’est qu’il n’y a pas vraiment de formation pour être critique. La plupart des journalistes n’ont pas fait de grandes études. Il s’agit du même schéma que pour la politique avec l’ENA. Un grand journaliste n’est pas obligé de se soumettre à ce système et l’âge ne donne aucune indication sur la culture ou le professionnalisme. A l’école nous pouvons apprendre la technique, l’adaptabilité et l’endurance. En rien cela n’apprend l’objectivité, la passion et le relationnel.
Chacun peut se revendiquer journaliste en théorie, tout comme chacun peut se prétendre comédien ou informaticien. Mais quelle en est la limite ? Suffit-il d’avoir la carte presse ? Toute personne doit peser ces composantes pour en comprendre le mécanisme.
Un bon critique est une personne incorruptible qui représente la plus grande majorité d’entre nous, ou au moins une catégorie sociale, une ethnie. C’est une personne qui déniche de nouveaux talents et se met au niveau du lecteur ou de l’auditeur afin d’être compris par le plus grand nombre. Suivant la catégorie qu’il représente et la demande qui lui ai faite, le journaliste doit procéder à un duel intérieur.
Il est judicieux de critiquer un journaliste musical s’il ne correspond pas à la ligne éditoriale qui lui est imposée. En aucun cas, il ne peut outrepasser son rôle. A moins de s’exprimer en son nom, d’être lu pour « sa signature », ou de réaliser de l’éducation populaire. Car le critique peut vouloir vous influencer, mais dans l’unique but de vous faire grandir. Sortir des circuits traditionnels pour faire naître d’autres vocations et d’autres centres d’intérêt. Il ne faut pas y voir forcément une manipulation de sa part. La seule parade contre ça est l’ignorance.

Mode de fonctionnement
On sait très bien que nos perceptions sont différentes. Le critique doit faire un savant mélange entre ses connaissances techniques, la vision de son lectorat et l’impact de ses propos. Il est difficile de se délier de son avis personnel : affinité avec le groupe, ambiance d’un concert, contenu de l’interview.
Souvent le journaliste a une vision très différente d’un groupe. Il entre un peu plus dans son intimité. Il y a ceux qui sont complaisants, ceux qui veulent dénicher l’information « choc » et les routiniers pour simplifier. Un artiste qui parle très bien est un excellent client pour la radio ou pour trouver une accroche pour son article.
Ce qui ne faut pas oublier, c’est qu’un journaliste envoyé sur le terrain n’est pas forcément un fan du groupe, et qu’il n’est pas non plus au courant de toute la discographie d’un groupe, de ses influences, … Comme lors d’un entretien d’embauche, il lui faut deviner très rapidement les grands points qui composent l’artiste. Quitte à le comparer, le marginaliser ou lui mettre une étiquette pour faciliter la compréhension de l’auditeur.

Objectivité
Autant vous le dire tout de suite, l’objectivité n’existe pas. Nous venons de le montrer. Le journaliste a souvent besoin de puiser dans ses propres sentiments pour écrire ou enregistrer une belle chronique. Il se doit d’être parfois même impitoyable. Aussi intransigeant que le public lui-même, déçu d’avoir payé si cher pour une place de concert, un cd ou un Dvd.
Aucun journaliste ne vous l’avouera. Pourtant, presque tout le monde dans cette profession a « triché » au moins une fois avec la vérité. La plupart du temps, ces mensonges sont si petits que personne ne les repère. Le grand public ne connaît ni le fonctionnement d’une rédaction, ni l’emploi de pigistes (et donc pas forcément professionnels), ni les impératifs de ce corps de métier, ni bien sûr l’auteur du reportage lui-même.
Il ne s’agit pas de malhonnêteté, mais de maladresse. Les journalistes ne font que répondre à une pression de plus en plus forte exercée par la course à l’audience ou le manque de temps. C’est la faute de l’opinion public qui en veut toujours plus et toujours plus rapidement. Il arrive donc souvent que l’on entende quelqu’un mécontent d’avoir vu ou lu ses propos sortis du contexte. Autre point essentiel, où commence et finit l’interview ? Au déclenchement du magnéto ou à la seule présence de l’artiste ?
Il arrive que ces « détournements » de la réalité ne soient que dus par exemple à des propos évasifs et non manichéens. Très embêtant dans le cadre d’un arbitraire micro-trottoir. Peut-être même dès fois par un manque d’approfondissement de la question (car on ne peut jamais en faire le tour, surtout si l’interrogé ne l’aborde pas). Et puis le journaliste a besoin d’une image symbolique, d’une phrase d’accroche pour que son papier soit lu, etc.
Même dans les rapports humains, il est difficile de décerner le vrai du faux. Est-ce un journaliste qui parle à un artiste ? (Et l’inverse) Ou bien tout simplement deux personnes qui dialoguent. Qui est un instrument dans l’histoire pour favoriser l’ascension de l’autre ?
En retard ou tout le temps sur la brèche, il se peut aussi qu’un journaliste ne contrôle pas son montage ou n’a pas le dernier mot. La véritable objectivité, c’est l’autocritique. Utilité
Toute vérité est-elle bonne à déclamer ? Le critique doit-il forcément être responsable de la mauvaise publicité d’un groupe ? L’enjeu parait trop facile. A chaque guerre, sa victime, pourrait-on penser. Mais même si cette profession fascine autant qu’elle rebute, un journaliste ne peut être responsable de la défaillance du système.
Les véritables coupables sont plutôt les multinationales qui multiplient l’achat des médias, vendant des armes de l’autre côté. Dès lors qu’une entreprise n’est pas publique, il est important de se poser ses questions.
Heureusement, un journaliste peut déposer sa clause de conscience s’il se sent manipulé ou n’est pas en accord avec la ligne éditoriale. Il s’en ira avec des indemnités.

Pouvoir et contraintes
Comment différencier la communication de l’information ? Il est vrai qu’un article peut être destructeur ou faire vendre beaucoup de disques. Est-ce pour autant que le critique musical doit avoir ça à l’esprit ?
Même si peu de personnes iront vérifier si ce disque ou ce concert est vraiment mauvais, il faut bien qu’une sélection s’établisse. Nombreux sont les nouveaux talents qui arrivent et chaque personne ne peut pas consacrer la totalité de son argent à tout voir, tout acheter et tout écouter. Surtout quand on voit la tournure des prix exercée par certains magasins, la marge que se font les maisons de disques pour permettre à d’autres de prendre des risques.
Comment refuser d’écrire un mauvais papier sur un groupe, alors que les producteurs vous invitent à l’étranger ou à manger ? Pourtant c’est forcément aux grosses conférences de presse avec cadeaux, etc. que l’on verra toute l’armée de gratte-papiers en place. Et à l’inverse, comment ne pas froisser les susceptibilités ? Nombreux ont été les journalistes inscrits sur des black listes et privés d’interviews pour avoir dit ce qu’ils pensaient. Est-ce ça la liberté de la presse ?
L’article 22 de la loi de juillet 1970 protège les personnes et leur vie privée. Le minimum d’ingérence extérieure comprenant le respect de son nom, de son intimité, de son honneur, de son physique et de sa biographie. Dès lors, il faut distinguer le personnage public de l’individu. Un personnage public s’expose et est donc conscient des enjeux. La loi reconnaît deux délits. Le délit de captation de parole ou de l’image sans consentement, avec pour but de porter atteinte à la vie privée. Le délit de divulgation d’un fait privée.

Catégorie
Il pourrait y avoir 3 sortes de journalistes qui se distinguent, si on y réfléchit bien : les Intangibles, les Hautins et les Indépendants.
Les Intangibles, ce sont les grands de ce monde. Un brin présomptueux devant les artistes et devant les autres castes de journalistes. Ils se déplacent par meute. Vous ne savez jamais quand et pour quelle raison. Inoxydables, ils vous apprennent votre métier d’artiste en dénichant les failles à exploiter. Ne parlent pas à n’importe qui.
Les Hautins se font acheter. Par des cocktails, des voyages déductibles, une prestation inédite. Toute action est dictée par un pot-de-vin ou l’envie de s’opposer à la concurrence. Les Hautins ont rêvé toute leur vie d’être des Intangibles.
Les Indépendants correspondent souvent à de petits titres ou à des radios associatives. Ils n’ont pas vraiment de sous et donc font leur métier avec passion. Ils sont lus par un lectorat restreint mais fidèle. Mangent entre confrères, se refilent les tuyaux. Se considèrent comme une résistance, même s’ils s’enferment dans ce rôle et ne fonctionnent qu’à l’instinct, au coup de cœur. Privilégiant plus le dialogue, une vertu oubliée.
Ne croyez pas qu’un journaliste gagne bien sa vie. Bien au contraire, si il a la chance de ne pas être pigiste, il y a de fortes chances pour qu’il enchaîne beaucoup d’heures sans percevoir un gros salaire. En effet, il n’y a pas de places pour ceux qui ne sont pas passionnés.

Blasés ?
C’est l’un des principaux fléaux de ce métier. La limite à ne pas atteindre. A force d’aller voir des concerts, on en vient parfois à préférer le balcon de places assises, à porter plus d’attention sur les lumières et la mise en place. Les accréditations aux concerts peuvent même reconsidérer l’ambiance générale en permettant de ne pas se persuader que c’était excellent, sous prétexte que l’on a payé. Il n’y a rien de plus frustrant que d’admettre d’avoir jeté de l’argent par les fenêtres.
Rien d’exceptionnel non plus. Avec quoi vivrait-il sinon ? Il ne faut pas oublier que ce n’est pas le seul métier qui a ses avantages. Il faut aller voir les concerts excellents, comme les moins bons.
C’est vrai qu’il est agréable de recevoir beaucoup de cd. Ce qu’il faut néanmoins retenir, c’est que les délais imposés obligent le plus souvent à effectuer des lectures en diagonales. Dès l’ouverture de la pochette ou l’écoute de l’introduction, un avis commence à émerger. Bref, rien de vraiment différent à la vie que nous menons tous les jours. Certes, des avis et des décisions sont parfois hâtifs, mais le fait d’avoir une profession exposée en fait un parfait bouc émissaire.
Sur la quantité, peu de cd sont vraiment excellents. Certains groupes de musique arriveront à se construire face aux critiques, arrivant à surpasser leurs créations. D’autres seront vexés du temps et des efforts consacrés pour arriver à un tel accueil. Doit-on forcément reconnaître du talent dans tout ?
Attention, la critique ne doit pas se transformer en papier d’humeur.Liberté de la presse ?
Les dérapages répétés ont parfois précipité la côte de popularité de cette profession aux côtés des hommes politiques. En France, l’impression générale est la vision d’une corporation intouchable. Ici et là, on ressort cette excuse de la liberté de la presse. Un des piliers essentiels de la démocratie.
Ce qui ne faut pas oublier (hormis l’omniprésence de grands groupes à la tête), c’est qu’on procède progressivement à la mise en place d’une déontologie commune depuis une dizaine d’années. Une évolution un peu tardive, en effet.
La déontologie parait comme la nouvelle bouée salvatrice qui fera regagner la confiance de l’opinion publique. On essaie le plus possible de prendre en compte le lecteur, tout en reconnaissant les faiblesse du marché et de la loi. Il est facile de converser sur une base commune. La difficulté est de l’adopter. Mais par quel biais ? Une éducation ? Une loi ? Une charte ?
Cette charte commune ne doit pas être non plus une entrave à l’investigation, tout comme elle doit être un fourreau aux abus.
Pour l’instant, seule la déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen en 21 août 1789 prévaut sur le reste. Par la suite, une déclaration des Devoirs et des Droits des journalistes a été adoptée en 1971 (Convention de Munich). On se retrouve face au même problème : quelle instance peut délivrer une peine lors d’un abus ?
Chaque critique musical doit donc être pleinement conscience de ses actes et les assumer, tout en gardant à l’esprit qu’il peut se faire des ennemis La Convention de Munich stipule : « La responsabilité des journalistes vis-à-vis du public prime toute autre responsabilité, en particulier à l’égard de leurs employeurs et des pouvoirs publics ». En résumé, le critique a des obligations morales et des contraintes légales.

Recours juridiques
Il est en réalité très difficile de s’attaquer à la presse. Tout d’abord parce que les recours juridique ne sont pas forcément connus de tous, et puis parce qu’il est parfois mal vu de s’attaquer à cette « liberté ».
Ne soyons pas dupes, les méchants sont des deux côtés. Les grands groupes aussi essaient de faire jouer leurs atouts pour tirer leur épingle du jeu. Tout peut être interprété comme de la diffamation, reste le point de vue qui change. A nous de faire la part des choses pour que notre pays ne deviennent pas une mécanique judicaire comme en Amérique.
La diffamation est l’imputation d’un fait qui porte atteinte à l’honneur ou d’un individu ou d’une institution. Il peut y avoir diffamation sans nécessairement être nommée, mais identifiable. La loi de juillet 1881 protège contre ces attaques. L’offensé peut bien sûr porter plainte.
Et c’est là que tout se complique, puisque dans des temps impartis, suite au dépôt de la plainte, le journaliste doit prouver sa bonne foi : sincérité, but légitime, but recherché et souci de prudence (vérification). L’exception de vérité peut prévaloir sur tout. Sortit de ce jargon judiciaire (qui ne s’applique que si il y a une plainte), toute personne peut réclamer un démenti si il estime que sa parole ou ses pensées ne sont pas bien retranscrites.
Le média a la stricte obligation de restituer dans son intégralité le texte fournit par l’offensé. Il doit être placé exactement dans les mêmes conditions (format, place, etc.). Sauf si la loi n’autorise pas le droit de réponse à cause de son contenu raciste, sexiste, etc., le média devra payer une très grosse amende. C’est un point que peu de personnes connaissent, se laissant intimider. Généralement, le délai est de trois mois maximum (après parution) pour pouvoir réinsérer un droit de réponse.
Dans le cadre d’une parution après coup sur Internet, le délai est tout logiquement rallongé.

Conclusion
Les gratte-papiers ne sont peut-être que de la viande en réalité, comme nous tous, fabriquant des articles sur mesure et à la demande. Il ne s’agit pas d’être mécanique ou manipulateur, il s’agit surtout d’être humain.
Vous l’aurez compris, il existe trop de paramètres pour mettre en cause un critique. Chaque média tente de faire l’éducation de ses troupes.
Le métier de critique est un acte citoyen. Tant qu’il peut lui aussi faire l’objet d’analyse, de critique et de remise en question. La déontologie n’est pas perpétuelle, c’est un combat quotidien.
Les médias sont ce que vous voulez qu’ils deviennent.

Rod Serling
Critique Musical



 
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